
A l’approche du 11 février, jour de célébration de la fête de la jeunesse, ce Sociologue de la jeunesse apporte des critiques sur le thème de la 60e édition et édifie sur le rôle concret que doit désormais jouer ce maronier au Cameroun, dans un contexte social marqué par les dépravations accrues des mœurs chez les jeunes et un système gouvernemental qui selon lui, «rouille» le fer de lance de la nation au profit de sa longévité.
Le thème de la 60e édition de la fête de la jeunesse est « Jeunesse au cœur des grandes espérances, pour un Cameroun uni, stable et prospère ». Selon vous, ce thème est-il en adéquation ou en déphasage avec les exigences actuelles vis-à-vis de la jeunesse ?
Le thème tel qu’il est formulé au regard des problèmes actuels que vit la jeunesse est révélateur de ce qu’il y a réellement un gap entre les jeunes et les politiques ou la jeunesse et la politique. Parler d’espérance dans un contexte où des actions concrètes doivent être menées c’est demander à la jeunesse de continuer à attendre son tour, de continuer à prier, à espérer pouvoir jouer sa participation dans le processus de prise et de mise en œuvre des décisions.
Ce thème montre que l’État est dépassé et s’en remet également au divin vers qui on sollicite l’espérance pour une vie meilleure, une vie après la mort. Cette vie de la jeunesse sur le plan institutionnel n’est envisageable qu’après la résurrection et pour qu’il y ait résurrection, il faut d’abord la mort du système actuel. Mais, ce système prie également pour sa longévité et cela nous entraîne dans un tourbillon sémantique et politique où l’on se perd dans les idées, les actions et les attentes. La jeunesse espère que ça change mais on lui promet l’espérance pour perpétuer ses attentes. Quand est-ce que le fer de lance de la nation sera utilisé ? Il finira par rouiller dans l’attente et sur les intempéries de la vie.
Mais, ce thème peut également trouver son sens si des actions concrètes sont menées en intégrant et impliquant les jeunes qui attendent, dans les sphères politico-administratives. Cela démontrera que la foi et l’espérance après le travail sont les maîtres mots de la réussite. Un discours à été donné, une promesse a été faite sur les jeunes et les femmes. Nous attendons de voir ce qui sera dit à la jeunesse au soir du 10 février, après que ces discours n’aient trouvé aucune action concrète jusqu’à présent.
Le mois de janvier dernier, nous avons vu une fois de plus, une jeunesse en déroute, via des vidéos où la dépravation de mœurs est à son paroxysme (consommation des drogues en milieu scolaire, des sextapes, etc). Dans ce contexte, quel rôle doit jouer la fête de la jeunesse aujourd’hui ? Que doit-on faire concrètement ?
La jeunesse camerounaise vit actuellement trois principaux maux : la pauvreté, le chômage et la crise de reconnaissance. Ces maux mis ensemble participent en effet à accentuer les déviances que vous venez d’évoquer. Le contexte économique actuel qui se veut particulièrement difficile pour les parents, ne participe pas à ce que les besoins élémentaires des jeunes soient satisfaits. Par conséquent, la pauvreté va pousser ces derniers à chercher à satisfaire leurs besoins élémentaires par les moyens accessibles qui s’offrent à eux. C’est pourquoi vous allez constater la montée en puissance de toutes formes de dérives sexuelles (prostitution, sextapes), de violences pour avoir le bien d’autrui (vols, agressions, phénomène des microbes). Pour pallier au chômage, les réseaux sociaux avec leur attrait vont participer à faire émerger le métier d’influenceur ou de créateur de contenus qui ne demande juste que comme investissement, un smartphone et une connexion Internet. Cela aura comme conséquence le développement des communautés numériques où les jeunes vont passer plus de temps dans le monde virtuel à suivre ces contenus, que dans le monde réel, développant ainsi de nouvelles formes de sociabilité issues de la mondialisation qu’offre internet.
Dans ce contexte, la fête de la jeunesse doit être un moment de sensibilisation, d’orientation et surtout d’ouverture de débats francs avec et pour les jeunes. C’est également le moment où des réponses institutionnelles doivent être apportées aux problèmes des jeunes. C’est également un moment d’évaluation des politiques antérieures et de réorientation des politiques futures en faveur de la jeunesse. Nous devons célébrer des avancées et non des régressions.
S’il ne tenait qu’à vous, qu’auriez-vous choisi comme thème pour cette édition 2026 ? Pourquoi ?
Le changement annuel de thématiques ne change en rien les problèmes qui sont les mêmes depuis plus d’une décennie. Si le thème sert de guide d’une politique, il faut également que cette politique présente ses résultats avant de passer à un autre thème. Les jeunes font face aux défis de la formation et de l’adéquation de leur formation au marché de l’emploi. À ce titre, il faut dans un premier temps refaire les états généraux de l’éducation pour répondre à la question : Quel Camerounais voulons-nous en 2035 au moment de notre émergence ? La réponse à cette question va permettre de mettre en place un programme éducatif et de formation avec emploi qui pourra faire l’objet d’évaluation à chaque célébration de la fête de la jeunesse. Ainsi les thèmes seront fonction des différentes étapes du programme en question.
Un thème ne doit pas juste être un slogan politique. Il doit s’appuyer des actes concrets et non sur l’espérance. L’introduction des outils informatiques et de l’intelligence artificielle doit nous amener à repenser l’orientation des jeunes à la fois sur le plan éducatif et professionnel. Les métiers en lien avec le numérique doivent se développer dans un cadre juridique et social encadré. Pour le moment nous n’avons rien à célébrer avec des jeunes dans l’espérance. C’est pourquoi il m’est difficile de formuler un thème de célébration. Si oui, un thème de réflexion pour des actions à mener. Dans ce cas je dirai : Quel jeune voulons-nous, pour quel Cameroun émergent en 2035 ?
En tant que spécialiste de la sociologie de la jeunesse, qu’est ce qui peut emmener aujourd’hui à la dépravation accrue des mœurs chez les jeunes camerounais ? Y a t’il des personnes ou des institutions à condamner ?
Le problème des jeunes est global car les responsabilités sont partagées. Nous sommes tous chacun à notre niveau responsables de la situation de la jeunesse actuelle.
La responsabilité des parents : Ils ont abandonné l’éducation de leurs enfants aux enseignants, réduisant leur suivi au paiement de la pension scolaire. La consommation des réseaux sociaux crée des sources alternatives d’éducation qui ne cadrent pas toujours a avec l’éducation familiale. Le rôle des parents est donc de contrôler l’activité de leurs enfants sur les réseaux sociaux, surveiller les fréquentations et surtout dialoguer avec les enfants pour apprendre à les connaître, connaître leurs besoins sans leur imposer nos propres désirs.
La société : Chacun d’entre nous a le devoir d’intervenir quand on constate des dysfonctionnements auprès des jeunes. Nous pouvons conseiller les jeunes voisins, les amis des enfants. Regarder un jeune se détruire et ne rien faire c’est y participer.
Les jeunes eux-mêmes : Ils doivent prendre conscience de ce que leur avenir est entre leurs mains et effectuer des choix de vie en fonction de leurs aspirations professionnelles. Ils ne mettent pas suffisamment l’effort en avant et sombrent dans la facilité et c’est ce qui les détourne du droit chemin.
L’État et les institutions publiques : l’État doit pouvoir créer un cadre d’épanouissement de la jeunesse. Favoriser le mérite pour encourager l’effort. Si les jeunes font des efforts et à la fin souffrent encore de discriminations de toutes sortes quand il faut avoir un emploi ou une nomination, alors ils perdent espoir. D’où ce grand exode vers le Canada. Valoriser les modèles de réussite et accompagner les jeunes entrepreneurs. C’est en créant un cadre serein et favorable à la jeunesse que l’État pourra réellement faire de la jeunesse un véritable fer de lance de la nation.
Que faut-il faire pour renforcer la symbolique de la fête de la jeunesse aujourd’hui qui semble biaisée dans le fond ?
La fête de la jeunesse s’est réduite aujourd’hui à des discours et slogans politiques qui font en sorte que les jeunes ne croient plus aux institutions. On parle de mandat des femmes et des jeunes mais jusqu’à présent cela reste un discours car dans les faits ceux qu’on considère comme jeunes dans les sphères politico-administratives ne sont pas les jeunes institutionnellement normés à la tranche de 15-35 ans. Il convient dès lors de savoir quels jeunes célébrons-nous car un autre discours donne les 7 à 77 ans comme jeunes. La fête de la jeunesse telle que célébrée dans notre pays, reste un moment d’imprégnation des valeurs patriotiques chez les lycées et collégiens à travers les défilés.
Interview réalisée par Laurentin Alima




