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Abakar Mefiré, Sociologue : «Le 08 mars doit être un cri de révolte et non plus de carnaval »

À l’occasion de la Journée internationale de la femme (Jif), le Sociologue s’interroge et opère une analyse sur la symbolique de cet événement aujourd’hui et la situation de la gent féminine dans l’espace socioprofessionnel et économique, précisément au Cameroun.  

Le thème de la Journée internationale de femme (Jif) cette année est « Droits, justice, action pour toutes les femmes et les filles ». Ce thème trouve-t-il son sens dans l’environnement socioprofessionnel camerounais ?

Une approche sociologique se faisant à deux niveaux ; à savoir, le pallier officiel et le pallier officieux, peut laisser lire entre les lignes que sur le plan officiel, ce thème qui sonne tout d’abord comme une propagande politique, est hyper pertinent au Cameroun. Car les femmes continuent de faire face à des défis importants dans le monde du travail et dans la société.

Les inégalités de genre, les violences et les discriminations sont encore profondément ancrées. Mais dans la réalité profonde qui se veut officieuse, ce thème est une ironie cruelle dans un contexte camerounais où 66 ans après les indépendances de pacotille, les droits des femmes sont encore systématiquement bafoués. Les femmes camerounaises sont otages d’un système gérontocratique patriarcal qui les confine dans des rôles subalternes, même dans les sphères professionnelles. Qu’on soit dans le secteur public ou privé.

Qu’est ce qui explique les difficultés auxquelles les femmes ou filles font encore face en milieu socioprofessionnel au Cameroun ?

Les difficultés auxquelles les femmes/filles font face en milieu socio-professionnel sont dues à plusieurs facteurs. De manière holistique, les femmes sont victimes d’un apartheid structurel : stéréotypes de genre, clichés, préjugés, jugements de valeur, le manque d’accès à l’éducation et à la formation, le harcèlement institutionnalisé et autres types de harcèlement de toutes natures, plafond de verre… Le Cameroun est un théâtre de violences symboliques où les femmes sont maintenues à la marge. En un mot, on peut dire sans ambages que les structures sociales et les mentalités au Cameroun évoluent à pas de tortue du fait d’un système néo patrimonial.

A qui la faute, avec quelles parts de responsabilités ?

Nous pourrions simplement dire « tous coupables », comme pour affirmer telle une lapalissade que la responsabilité ou la faute est collective. L’échelle de cette responsabilité collective peut être située à trois niveaux à savoir : le niveau microsocial qui laisse transparaître la responsabilité de la famille, première instance ou premier agent significatif de socialisation. L’éducation de base ou la socialisation primaire en défaillance dans une société capitaliste où les parents ont tendance à démissionner. Parce qu’accordant dans un contexte de précarité existentielle avancée, le primat à la lutte pour la survie et non plus à l’éducation des enfants en général et des filles en particulier.

Le deuxième niveau de responsabilité est méso-social. Il laisse observer la faute des institutions en charge de l’éducation et de la formation des femmes/filles (les écoles, les églises, les mosquées, les médias, les entreprises… ne jouent pas suffisamment leur rôle).

Le troisième niveau de responsabilité qui laisse lire en toile de fond la faute de l’Etat est macrosocial. Le triomphe ou la dérive d’une société dépend totalement de la qualité de la gouvernance. L’Etat dans ce contexte n’arrive pas à mettre sur pied des politiques publiques optimales implémentées en profondeur pour la transformation qualitative de la situation des femmes/filles.

Ces trois niveaux de responsabilité établissent clairement que la famille, les écoles, l’Etat, les entreprises, les hommes et les femmes complices de ce système, sont responsables. Chaque acteur doit répondre de son inertie face aux inégalités. La responsabilité étant partagée, la famille, les institutions, les Employeurs, les hommes et les femmes elles-mêmes doivent travailler ensemble pour changer les choses. Chaque catégorie d’acteur a un rôle à jouer pour promouvoir l’égalité et le respect des droits.

Aujourd’hui, par quoi doit passer l’émancipation de la femme ?

Aujourd’hui, l’émancipation des femmes, tel un « impératif catégorique », exige une révolution culturelle. Il faut une déprogrammation et une reprogrammation, une désocialisation et une resocialisation des femmes, afin qu’elles puissent briser pédagogiquement les longues chaînes de la phallocratie ou du patriarcat ; s’organiser et participer en profondeur à l’exercice du pouvoir. L’autonomisation de la femme passe par la formation, l’éducation, l’économie et la réappropriation de leur corps. Dans un contexte de misère criarde, l’autonomisation économique, le renforcement des capacités et la prise de conscience collective sont des maîtres mots. Les femmes doivent aussi reprendre leur véritable place et s’affirmer positivement.

En tant que Sociologue, que diriez-vous à la société en général et à la femme en particulier, concernant les mécanismes de respect des droits des femmes ?

Je dirais que le respect des droits des femmes est une question de justice sociale. Les femmes doivent cesser d’être des victimes complices de leurs bourreaux, elles doivent cesser d’être les gardiennes de leur propre oppression. La société doit reconnaître le statut intégral d’être humain à la femme, reconnaître et condamner les violences faites aux femmes. La société dans toutes ses trajectoires doit assurer une meilleure formation et éducation aux femmes. A ce titre, il reste capital de souligner que le respect des droits des femmes est une responsabilité collective. Les femmes doivent prendre conscience, s’organiser et se soutenir mutuellement ; tandis que la société doit changer ses mentalités et ses pratiques sociales pour garantir l’égalité et l’équité ; repenser ses valeurs ou rétablir l’échelle de valeurs qui est tel un truisme renversé au Cameroun. Étant passé du normal au pathologique au Cameroun, il est urgent de restaurer l’ordre des valeurs sociales.

Quels sont les voies par lesquelles peuvent recourir les femmes en cas de non-respect de leurs droits ?

Les femmes au Cameroun en cas de non-respect de leurs droits peuvent saisir la justice (les tribunaux), les Ong (au Cameroun, nous avons une association de lutte contre les violences faites aux femmes (Avlf), l’Acafej (Association camerounaise des femmes juristes) qui sont littéralement sur le terrain de l’action), les organisations internationales, la famille reste également une instance significative de l’action avec l’éducation. Les femmes peuvent également faire recours aux organisations de défense des droits humains, aux associations des femmes, et aux services sociaux. Il est important de connaître ses droits et savoir méthodiquement les faire valoir. Mais face à un État souvent clientéliste et défaillant, la mobilisation collective et la solidarité féminine restent leurs meilleures armes.

Dans un contexte où la Jif se limite de plus en plus à arborer un pagne et festoyer dans des débits de boissons et autres, que doit refléter la 8 mars aujourd’hui ?

Le 08 mars doit être un cri de révolte et non plus de carnaval comme cela semble être le cas actuellement. Il faut dénoncer la tendance hyperbolique aux agapes et aux beuveries, les dérives consuméristes qui détournent l’essence de la lutte féministe. Le 08 mars dans cette posture doit retrouver son essence de journée de réflexion avec pour dessein fondamental l’amélioration des conditions de travail et d’existence des femmes ; une journée de conscientisation, de moralisation, de formation-éducation, de mobilisation et d’action pour les droits des femmes. Il faut dépasser les symboles et les festivités pour s’engager dans des actions concrètes et durables. L’heure est plus que jamais à l’action pratique et non plus à la mascarade et à la mise en scène spectaculaire.

Interview réalisée par Laurentin Alima

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