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Dorcas Simone Yamga : La cordonnière qui défie les stéréotypes

Au marché Mokolo et au centre administratif de Yaoundé, Dorcas Simone Yamga s’est imposée dans un métier réputé masculin, transformant la cordonnerie en véritable moyen de survie et de dignité.

Assise derrière un petit panier encombré de brosses, de pots de cirage, d’aiguilles et de morceaux de cuir, Dorcas Simone Yamga accueille ses clients avec un sourire timide mais assuré. À 32 ans, cette mère de deux enfants est aujourd’hui cordonnière et cireuse professionnelle, un métier qu’elle a appris par nécessité, persévérance et passion. Son histoire commence très tôt, alors qu’elle est encore élève. « Un jour, ma chaussure s’est coupée et le Cordonnier a refusé de m’aider parce qu’il avait trop de clients. J’ai regardé son aiguille et je me suis dit : moi aussi je peux apprendre », raconte-t-elle.

Avec sa sœur jumelle, elle se met à démonter et recoudre leurs propres chaussures. Peu à peu, la débrouillardise devient un savoir-faire. Pendant les vacances scolaires, les deux jeunes filles installent une table dans les quartiers populaires de Douala. Elles cousent des chaussures pour gagner de quoi acheter leurs sous-vêtements, leurs habits et alléger les charges de leur père, enseignant et père de six enfants. « Papa payait les études, nous on se chargeait des chaussures et des vêtements », se souvient Dorcas.

Arrivée à l’université en 2015 pour des études de droit, elle décide d’approfondir la technique. Elle se forme successivement auprès de cordonniers camerounais, maliens, nigérians et sénégalais. Chaque atelier devient une école. Elle apprend à fabriquer des chaussures pour hommes, à dessiner ses propres patrons, à monter la trépointe, poser les semelles et protéger le cuir. Mais le chemin est semé d’obstacles : jalousies, soupçons, refus de certains Patrons d’enseigner à une femme. « On me disait que j’allais voler leur métier ou leur mari. Pourtant je voulais seulement apprendre », confie-t-elle.

Faute de moyens, Dorcas abandonne ses études universitaires en deuxième année. Son père est malade, elle a déjà un enfant, puis un second. Elle n’a plus le choix : il faut travailler pour vivre. La cordonnerie devient alors non plus une activité d’appoint, mais un métier à plein temps. Aujourd’hui, Dorcas gagne sa vie grâce à trois services principaux : la réparation de chaussures, la fabrication artisanale et le cirage professionnel. Chaque jour, elle peut toucher entre 3.500 et 4.500 FCFA, selon le nombre de clients et les réparations à effectuer. Les journées commencent tôt. Elle nettoie, coud, remplace des semelles, redonne de l’éclat aux chaussures des fonctionnaires, commerçants et passants pressés. « Quand je fais bien briller une chaussure, le client revient toujours », dit-elle fièrement.

Son savoir-faire en cirage, elle le doit à son père adoptif, qui lui confiait l’entretien de ses habits et de ses chaussures. Ses collègues disaient qu’il était toujours élégant. Il répondait : c’est ma fille qui cire mes chaussures. De là est née sa réputation. Sans machine propre, Dorcas doit parfois emprunter du matériel à d’autres artisans, ce qui limite sa production. Pourtant, elle tient bon. Grâce à ses revenus, elle assure la nourriture, la scolarité et les soins de son enfant à sa charge. « Je ne voulais pas tomber dans la mendicité ni dans la prostitution. J’ai choisi le travail de mes mains », affirme-t-elle.

Dans un univers dominé par les hommes, Dorcas incarne une autre image de la femme : celle qui façonne, répare, innove. Son tablier taché de cirage est devenu un symbole de résilience. Elle rêve d’avoir un atelier bien équipé et de former à son tour d’autres jeunes filles. Au marché Mokolo comme au centre administratif, Dorcas Simone Yamga ne se contente pas de réparer des chaussures : elle répare des vies, à commencer par la sienne. Chaque point de couture est une victoire contre la précarité, chaque paire livrée un pas de plus vers l’autonomie.

Ange Pouamoun

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