
À l’observation, Abraham Baboulé semble avoir pris soin d’inscrire chacune de ses actions dans le strict respect des textes de la Confédération des syndicats des Travailleurs du Cameroun (Cstc), se donnant ainsi les moyens de répondre aux contestations qui lui sont adressées. Mais c’est surtout l’attitude de l’administration du travail et celle des partenaires sociaux qui laissent penser qu’il pourrait bien avoir pris l’ascendant dans le bras de fer qui l’oppose à Célestin Bama, son ancien Secrétaire général. Décryptage.
Abraham Baboulé destitué de ses fonctions et Célestin Bama élu Président confédéral ! L’information, diffusée par les médias à capitaux publics et relayée sur les réseaux sociaux le 13 juin dernier, a eu l’effet d’une bombe dans le mouvement syndical camerounais. Beaucoup ont eu du mal à y croire.
Et pour cause : celui qui était jusque-là la locomotive de la plus ancienne centrale syndicale du pays séjournait encore à Genève, en Suisse, où il accompagnait Grégoire Owona, Ministre du Travail et de la Sécurité sociale (Mintss), et défendait les intérêts des Travailleurs à la 114e session de la Conférence internationale du travail (Cit).
Bien plus, Abraham Baboulé était signataire d’un communiqué syndical publié quelques semaines auparavant dans Cameroon Tribune, annonçant la convocation, pour le 17 juillet 2026 à Douala, du 6e congrès confédéral ordinaire de la Cstc, conformément à ses textes statutaires.
À son retour au pays, Abraham Baboulé a dénoncé l’initiative de celui qu’il considérait toujours comme son Secrétaire général, la qualifiant d’« acte de banditisme syndical ». Il a ensuite soutenu que le congrès extraordinaire du 13 juin 2026, au cours duquel ses détracteurs avaient annoncé sa destitution, s’était tenu en flagrante violation des statuts de la Cstc.
Il relevait notamment que ce congrès extraordinaire, convoqué par le 4e vice-président, comportait deux points à l’ordre du jour au lieu d’un seul : « l’audition du rapport du trésorier général » et « l’audition du rapport de la réunion du Bureau confédéral du 08 mai 2026, préparant les assises du 6e congrès du 17 juillet à Douala ».
À aucun moment, selon lui, il n’était question de la destitution du Président confédéral et de son remplacement par son Secrétaire général. C’est pourtant ce qui a été annoncé aux médias, donnant l’impression d’une démarche pour le moins cavalière et installant, de fait, une situation de bicéphalisme à la tête de la Cstc.
Baboulé maintient le cap sur le congrès
C’est dans ce contexte qu’Abraham Baboulé a affiché sa détermination à respecter l’agenda de la centrale syndicale et à maintenir la tenue du 6e congrès confédéral ordinaire.
Cette détermination n’a pas été entamée par la tentative d’intermédiation du Secrétaire général du Mintss, Razack Johny. Pour les observateurs, le congrès ordinaire du 17 juillet 2026 n’était donc plus une simple échéance statutaire. Il devenait également un défi de mobilisation et, par ricochet, une épreuve de légitimité que chaque camp entendait remporter.
Le 17 juillet 2026, à Douala, 94 délégués régulièrement mandatés par leurs organisations de base affiliées à la Cstc, ont ainsi pris part au 6e congrès ordinaire. Les travaux ont abouti au renouvellement du mandat d’Abraham Baboulé à la tête de la centrale syndicale. Il est désormais assisté de Lucien Bidima Esso, Secrétaire général, et de Jean Ebongue Moussi, Trésorier général, tous deux nouveaux dans leurs fonctions.

Bama et Nitcheu définitivement écartés
Lucien Bidima Esso et Jean Ebongue Moussi remplacent respectivement Célestin Bama Synguima et Charles Nitcheu Walla, qui n’ont pas pris part au congrès et n’ont pas présenté les rapports administratifs et financiers attendus d’eux en pareille circonstance.
Cette absence s’expliquait notamment par leur position selon laquelle le 6e congrès ordinaire était devenu sans objet, le congrès extraordinaire du 13 juin les ayant déjà consacrés comme nouveaux hauts responsables de la Cstc et ayant destitué Abraham Baboulé, notamment pour des faits de malversations financières. Ce que ce dernier a toujours rejeté.
En application des articles 23 des statuts et 69 du règlement intérieur de la Cstc, le congrès, présenté comme l’organe souverain de la confédération, a décidé l’exclusion définitive du Secrétaire général et du Trésorier général sortants.
A priori, la destitution d’Abraham Baboulé par un congrès extraordinaire, en pleine préparation d’un 6e congrès ordinaire qui, quelques semaines plus tard, acte l’exclusion définitive de Célestin Bama et de Charles Nitcheu Walla, est de nature à entretenir la confusion sur la direction de la Cstc.
Pour tenter de faire trancher cette querelle de légitimité, Abraham Baboulé affirme avoir saisi les tribunaux, afin de contester la tenue du congrès extraordinaire du 13 juin et ses résolutions. Selon des sources syndicales, l’affaire a déjà connu une première audience au cours de laquelle Célestin Bama aurait mobilisé plusieurs dizaines de ses partisans, afin notamment de démontrer sa légitimité.
L’administration du travail au cœur de la bataille
La bataille pour la reconnaissance de la légitimité se joue également auprès de l’administration du travail, avec des fortunes diverses. Aux premières heures de la crise, à la mi-juin, l’entourage d’Abraham Baboulé soupçonnait une intervention du Greffier des syndicats, le Secrétaire général du Mintss, Razack Johny, resté au pays, alors que le Ministre séjournait à Genève.
Ces soupçons auraient été renforcés par des informations selon lesquelles le Secrétaire général du Mintss n’aurait pas vu d’un bon œil la lettre de dénonciation des irrégularités présumées lors des dernières élections sociales, adressée à l’administration du travail par Abraham Baboulé.
C’est pourtant Razack Johny qui a dû tenter une intermédiation, en essayant de convaincre Abraham Baboulé de renoncer à tenir le 6e congrès à la date prévue, le temps de trouver une solution interne à la crise. Cette médiation n’aura finalement pas produit les résultats escomptés. Le congrès ordinaire s’est tenu comme prévu et a acté l’exclusion définitive de Célestin Bama de la Cstc.
Les partenaires sociaux semblent pencher du côté de Baboulé
Razack Johny soutiendrait-il pour autant l’ancien Secrétaire général de la Cstc ? La question reste posée. Selon Abraham Baboulé, qui affirme avoir transmis à l’administration du travail l’ensemble des documents relatifs à la tenue du 6e congrès ordinaire, certaines invitations du Mintss adressées à la Cstc et portant l’estampille du Greffier des syndicats mentionnent systématiquement et en même temps son adresse et celle de Célestin Bama, sans qu’il n’en comprenne la signification.
À l’inverse, les invitations du Mintss signées par Grégoire Owona sont, jusqu’ici, exclusivement adressées à Abraham Baboulé. Surtout que, depuis Genève, le Ministre du Travail et de la Sécurité sociale aurait régulièrement qualifié les événements du 13 juin de tentative de « putsch », voire de « non-événement ».
Le 1er juillet dernier, alors qu’Abraham Baboulé souhaitait voir cette crise inscrite à l’ordre du jour des 48e et 49e sessions du Comité de concertation et de suivi du dialogue social (Ccsds), le Mintss aurait estimé qu’il ne s’agissait que d’un « putsch manqué », lequel ne méritait pas davantage l’attention des partenaires sociaux.
Ces derniers semblent, eux aussi, continuer à reconnaître Abraham Baboulé comme la voix autorisée de la Cstc. Du 31 juillet au 2 août 2026, à Ebolowa, celui-ci a notamment pris part à la rencontre des confédérations syndicales des Travailleurs d’Afrique centrale, organisée sous les auspices de l’Union des confédérations syndicales des Travailleurs de la Cemac (Ucst-Cemac), basée à Libreville, au Gabon.
Pour les observateurs, l’attitude du ministère et le comportement des partenaires sociaux constituent autant d’indicateurs laissant penser qu’Abraham Baboulé tient encore le « bon bout » à la Cstc. Une position qui reste toutefois suspendue à l’issue de la procédure judiciaire engagée pour contester les résolutions du congrès extraordinaire du 13 juin.
Kengne Taahla



