
« Le Cameroun pas encore suffisamment préparé pour amortir pleinement le choc social de l’IA »
Pour le spécialiste en marketing numérique et IA, Directeur Ijeki-Ai Sarl, l’intelligence artificielle au Cameroun entraîne surtout une transformation du marché du travail en redistribuant la valeur et en automatisant les tâches répétitives tout en créant des opportunités de croissance, à condition d’investir dans la formation, l’adaptation des compétences et des stratégies d’intégration efficaces.
Comment évaluez-vous aujourd’hui l’impact réel de l’intelligence artificielle sur l’économie camerounaise, notamment en termes de pertes et de gains financiers ?
L’impact lié au Cameroun est déjà réel. Mais cela ressemble davantage à une redistribution de valeur qu’à une catastrophe économique pure. À court terme, l’IA touche surtout les tâches répétitives et standardisées, tandis qu’à moyen terme, elle peut créer de nouveaux revenus, surtout si les entreprises et l’État investissent dans les usages productifs et dans la formation. Sur le plan des gains, l’IA peut améliorer la productivité dans l’agriculture, le commerce, la finance, l’industrie, la santé et les services publics, avec des effets directs sur les coûts, la rapidité d’exécution et l’accès au marché. Les projections évoquées dans la presse spécialisée locale parlent d’une contribution potentielle de l’IA au Pib du Cameroun comprise entre 0,8 % et 1,2 %, ainsi que de la création d’environ 12 000 emplois directs si la stratégie nationale est bien exécutée. Du côté des pertes, la pression se situe surtout sur la baisse de la valeur facturable des tâches simples, et non sur la disparition totale des métiers.
Des secteurs comme la publicité, l’infographie et le journalisme sont déjà touchés. Selon vous, quels métiers sont les plus menacés à court et moyen terme au Cameroun ?
Les métiers les plus exposés sont ceux qui reposent sur la production rapide de contenu ou sur des tâches administratives répétitives : saisie de données, support client, facturation, rédaction basique et production graphique simple. À court terme, les profils les plus fragiles au Cameroun sont les Agents de saisie, les Secrétaires, les Caissiers, les Agents de facturation, les Rédacteurs de contenus standardisés, certains Graphistes orientés vers des productions simples, ainsi que les agents de service client de base.
Dans la communication et le marketing, les missions les plus exposées concernent la déclinaison de visuels, la génération de textes courts, le montage de contenus répétitifs et la veille simple. À moyen terme, les métiers ne disparaîtront pas forcément, mais ils seront fortement reconfigurés. Le journalisme, par exemple, restera indispensable, mais les rédactions qui ne montent pas en gamme sur l’enquête, l’analyse, la vérification et la production éditoriale originale verront leurs revenus se réduire.
Face à la baisse des revenus observée chez certains Professionnels, peut-on parler d’une destruction massive d’emplois ou plutôt d’une transformation du marché du travail ?
On ne peut pas parler, à ce stade, d’une destruction massive et immédiate d’emplois. Les analyses disponibles évoquent plutôt une transformation du marché du travail. L’IA remplace d’abord les tâches, puis elle modifie les métiers autour de ces tâches. Cela se traduit par une automatisation de certains processus, mais aussi par l’apparition de nouveaux besoins liés à la data, à la gouvernance, à la cybersécurité, à l’intégration des systèmes ou encore à la blockchain. Ce phénomène est particulièrement visible dans les services, l’administration, la finance, le commerce et la communication, où les gains de productivité sont élevés, mais où la pression concurrentielle sur les prestations humaines devient plus forte.
Quelles stratégies les entreprises camerounaises doivent-elles adopter pour intégrer l’intelligence artificielle sans sacrifier l’emploi local ?
Les entreprises camerounaises doivent adopter une logique de complémentarité : utiliser l’IA pour accélérer la production tout en recentrant l’humain sur la stratégie, la relation client, le contrôle qualité, l’édition finale et les décisions sensibles. Cela implique de cartographier les tâches automatisables, de redéployer les salariés vers des fonctions à plus forte valeur ajoutée et de mettre en place des formations continues. En pratique, celui qui est remplacé est souvent celui qui refuse d’utiliser l’IA. À compétence égale, l’entreprise choisira celui qui maîtrise ces outils. Les priorités doivent être claires : automatiser les tâches répétitives, former les équipes à l’usage de l’IA, instaurer des processus de validation humaine, investir dans les données locales et développer des solutions adaptées au contexte camerounais, notamment à travers des infrastructures comme des centres de données (Big Data Centers) et des architectures d’IA locales.
Le Cameroun est-il suffisamment préparé en matière de formation et de politiques publiques pour accompagner cette révolution technologique et protéger sa main-d’œuvre ?
Le Cameroun n’est pas parti de zéro, mais il n’est pas encore suffisamment préparé pour amortir pleinement le choc social de l’IA. Le pays a lancé une stratégie nationale de l’IA en 2025 avec des objectifs ambitieux en matière de formation, d’emplois, d’infrastructures souveraines et de gouvernance numérique. Les consultations nationales et les ateliers ministériels entre 2024 et 2026 montrent une réelle prise de conscience politique. Cependant, le principal point faible reste l’exécution. L’administration souffre encore d’un déficit d’acculturation au numérique et aux technologies émergentes. Beaucoup d’acteurs ont du mal à s’adapter aux évolutions rapides, ce qui freine l’adoption concrète des innovations.
Il existe également des résistances institutionnelles et culturelles, où les initiatives innovantes peinent à être prises en compte si elles ne proviennent pas de profils étiquetés dans l’appareil administratif. Au final, l’IA ne supprime pas le travail en soi : elle supprime surtout les tâches standardisées. L’enjeu pour le Cameroun est donc de faire en sorte que les gains de productivité financent la reconversion et la formation, afin de ne pas creuser les inégalités entre ceux qui adoptent rapidement ces technologies et ceux qui restent en marge.
Recueillis par A.P.



