
La cession des 74,69 % du capital de la Chocolaterie-Confiserie Camerounaise (Chococam) détenus par le sud-africain Tiger Brands au fonds d’investissement Minkama Capital n’est plus une simple opération capitalistique. Depuis plusieurs mois, elle nourrit une tension sociale autour des garanties à accorder au personnel. Et pour cause.
Depuis septembre 2025, les représentants du Personnel demandent à la direction et à l’actionnaire cédant la conclusion d’un accord encadrant les garanties sociales liées au changement d’actionnaire. Selon des informations récentes, le protocole proposé par les Délégués du Personnel n’a toujours pas été signé et la commission paritaire annoncée en mai 2026 n’a pas encore été mise en place.
Pourquoi une telle détermination ? Parce que, pour les Salariés, il ne s’agit pas de négocier leur maintien dans une entreprise comme s’ils étaient une variable de la transaction. Ils invoquent le principe de continuité des contrats de travail consacré par l’article 42 du Code du travail camerounais.
Ce texte prévoit qu’en cas de modification dans la situation juridique de l’employeur, notamment par vente, fusion, succession, transformation de fonds ou mise en société, les contrats de travail en cours subsistent entre le nouvel entrepreneur et le Personnel de l’entreprise. Le changement de propriétaire ne signifie donc pas, en lui-même, la disparition des contrats de travail. Et c’est le cœur du combat des Travailleurs : la cession du capital ne doit pas devenir une remise à zéro de leurs droits.
Deux employeurs, une même défiance ?
Le malaise tient aussi à l’attitude des deux acteurs directement concernés par le passage de témoin. D’un côté, Tiger Brands, qui veut sortir du capital de Chococam ; de l’autre, Minkama Capital, qui doit prendre le contrôle de la participation majoritaire. La transaction, annoncée en novembre 2025, porte sur 74,69 % du capital et reste soumise à plusieurs conditions réglementaires.
Or les Travailleurs veulent des garanties avant que la cession ne soit définitivement consommée. Ils demandent notamment que soient clairement sécurisés la continuité des contrats, l’ancienneté, les acquis sociaux et les conditions de travail.
C’est là que se cristallise la défiance. Les salariés ne semblent pas vouloir se contenter de promesses générales sur la continuité de l’activité. Ils réclament un engagement formalisé, négocié avec leurs représentants. Le futur repreneur a certes affiché l’ambition de préserver les acquis opérationnels et industriels de Chococam, notamment les emplois et les contrats. Mais pour les Travailleurs, l’enjeu est précisément de transformer ces intentions en garanties opposables.
Le précédent Standard Chartered
Le dossier rappelle opportunément que les transitions capitalistiques peuvent produire de fortes tensions sociales lorsqu’elles ne sont pas suffisamment anticipées. Lors du désengagement de Standard Chartered du Cameroun, les employés avaient observé un mouvement de grève en mai 2023 pour réclamer notamment des compensations liées à leur situation professionnelle. Le transfert des activités à Access Bank a finalement été finalisé le 5 décembre 2025, les deux établissements ayant annoncé travailler à une transition fluide pour les Employés et les clients.
Le précédent est instructif : une opération financière peut être juridiquement ficelée tout en laissant ouverte la question sociale.
Cellucam, le mauvais souvenir
Le cas de l’ex-Cellucam, à Edéa, constitue un autre avertissement, plus brutal encore. L’ancienne société publique, tombée en faillite au début des années 1980, a laissé derrière elle des salariés qui ont attendu des décennies avant de percevoir le reliquat de leurs droits sociaux. En 2023, soit environ 38 ans après la liquidation, certains anciens employés ont enfin été appelés à recevoir près de 738 millions de FCFA au titre de ces droits. Certes, la situation de Cellucam n’est pas comparable, terme pour terme, à celle de Chococam. Mais le souvenir demeure : les droits sociaux différés peuvent devenir des contentieux de plusieurs décennies. Et c’est précisément ce scénario que les travailleurs de Chococam veulent éviter.
L’État doit sortir du rôle de spectateur
Dans cette affaire, l’État ne peut ni se substituer aux Employeurs ni prendre fait et cause pour les salariés. Mais il ne peut pas davantage rester spectateur. Son rôle est celui du régulateur et du garant de l’application du droit du travail. L’administration doit donc favoriser une négociation sérieuse entre les parties, vérifier la conformité de la transition aux dispositions légales et veiller à ce que le changement d’actionnaire ne serve pas de prétexte à une dégradation des droits.
Le gouvernement suit déjà le dossier sur son volet économique et réglementaire. Le 20 avril 2026, le ministre du Commerce a reçu des représentants de Tiger Brands et de Minkama Capital, alors que plusieurs conditions, notamment réglementaires, fiscales et liées au contrôle des changes, restaient à satisfaire pour finaliser la transaction. Mais une opération peut être conforme aux règles commerciales et financières tout en demeurant socialement fragile.
C’est donc sur ce terrain que l’État est désormais attendu : faire respecter l’article 42, rapprocher les positions et obtenir des garanties claires avant que le passage de témoin ne transforme l’incertitude des salariés en conflit social durable.
À Chococam, le Personnel ne combat pas nécessairement le changement d’actionnaire. Il combat surtout l’incertitude sur son avenir. Tiger Brands peut céder ses actions, Minkama Capital peut prendre le relais ; mais, au regard de l’article 42, les travailleurs ne sauraient être les variables d’ajustement de la transaction.
Marcel Tara



