
La fin progressive de l‘intégration automatique dans plusieurs grandes écoles de formation bouleverse les perspectives de milliers de jeunes diplômés. Enquête sur une mutation silencieuse du système de formation camerounais.
Dans les amphithéâtres des grandes écoles de formation, une question revient avec insistance : que devient le diplôme lorsque l’emploi public n’est plus garanti ? À première vue, rien ne semble avoir changé. Les concours continuent d’attirer des milliers de candidats chaque année. Les établissements conservent leur prestige et les familles continuent d’y voir une voie d’ascension sociale. Pourtant, derrière cette apparente stabilité, une réalité s’impose progressivement : l’intégration à la fonction publique n’est plus la perspective naturelle qu’elle a longtemps été.
Lorsque Ondoa Manga Jean Luc intègre le Centre universitaire des sciences de la santé (CUSS) en 2016, son projet est clair. Devenir médecin et exercer dans une structure publique de santé. Comme beaucoup de jeunes admis dans les grandes écoles de formation, il imagine alors un parcours professionnel relativement balisé.
Aujourd’hui, son discours traduit une autre réalité. « Mon grand rêve était de terminer mes études et d’exercer comme Médecin, donc être intégré à la fonction publique, dans un hôpital ou un centre de santé. Mais depuis le retrait de cette intégration, ce n’est pas évident du tout », confie-t-il. Le jeune professionnel estime que le secteur privé demeure difficile d’accès pour de nombreux diplômés qui ne disposent pas de leurs propres structures d’exercice. « Ce qu’on peut demander aux pouvoirs publics, c’est d’essayer de voir s’il n’y a pas moyen de trouver une solution pour ces milliers de jeunes formés qui flottent encore dans le monde professionnel », plaide-t-il.
Son témoignage est loin d’être isolé. Dans plusieurs filières, des diplômés découvrent que l’obtention du parchemin ne débouche plus automatiquement sur un recrutement dans l’administration. Une situation qui alimente frustrations et incertitudes chez ceux qui ont longtemps considéré ces écoles comme l’antichambre de la fonction publique.
Inquiétude également partagée par les étudiants
Lors de la récente visite du Ministre de la Fonction publique et de la Réforme administrative (Minfopra) à l’École supérieure des Sciences et Techniques de l’Information et de la Communication (Esstic), le Président de l’Association des étudiants, Happi Monte, choisit de porter publiquement cette préoccupation devant les autorités. « Les voies d’accès à la fonction publique restent étroites pour nos diplômés, alors même que leurs compétences répondent directement aux besoins des administrations et institutions publiques de notre pays », déclare-t-il.
Au nom de ses camarades, le représentant estudiantin sollicite l’ouverture de postes d’intégration directe pour les lauréats de l’établissement. Mais au-delà du nombre limité de recrutements, il attire également l’attention sur une autre difficulté. « Des étudiants se forment pendant trois, quatre ou cinq ans dans des spécialités reconnues et se retrouvent exclus de certains concours non pas par manque de compétences, mais parce que les textes réglementaires n’ont pas suivi l’évolution de notre école », déplore-t-il.
Cette sortie met en lumière un sentiment partagé dans plusieurs établissements : celui d’un décalage croissant entre les formations dispensées et les débouchés effectivement accessibles dans la fonction publique. Face à ces préoccupations, les pouvoirs publics défendent une autre lecture de la situation. L’heure est à la modernisation de l’administration et à l’adaptation de la fonction publique aux mutations contemporaines.
Devant la communauté universitaire de l’Esstic, le Minfopra, Joseph Lé, rappelle que « la Fonction publique constitue le principal instrument par lequel l’État agit, protège, régule, développe et transforme la société ». Le membre du gouvernement met également en avant les nombreuses réformes engagées ces dernières années, notamment la simplification des procédures administratives, la dématérialisation des services publics, la digitalisation des concours administratifs ou encore la modernisation de la gestion des ressources humaines à travers le système Aigles. « La véritable transformation concerne avant tout les femmes et les hommes qui font vivre l’administration », souligne-t-il.
Des propos qui traduisent la volonté de bâtir une administration davantage tournée vers la performance, l’efficacité et les exigences du numérique. Mais pour de nombreux diplômés, cette transformation soulève une interrogation majeure : « quelle place est réservée aux nouvelles générations formées dans les grandes écoles publiques » ? La question est d’autant plus sensible que ces établissements continuent d’attirer chaque année des milliers de candidats. Malgré l’incertitude croissante qui entoure les perspectives d’intégration, leur pouvoir d’attraction demeure intact.
Repenser les trajectoires professionnelles
Entre contraintes budgétaires, maîtrise des effectifs publics et modernisation de l’administration, le modèle qui a longtemps fait des grandes écoles de formation la voie royale vers la fonction publique semble entrer dans une nouvelle phase. Une mutation qui oblige désormais les étudiants à repenser leurs trajectoires professionnelles et qui interpelle les pouvoirs publics sur l’avenir de ces milliers de jeunes formés avec l’ambition de servir l’État.
Car derrière les statistiques et les réformes administratives se dessine une réalité plus humaine : celle d’une génération qui continue de croire dans la valeur de sa formation, mais qui attend encore de savoir quelle place lui sera accordée dans le Cameroun de demain.
Jean Pierre Bineli




