DÉPENSES PUBLIQUES : Motaze resserre l’étau autour du fichier solde

Des allocations familiales aux agents présumés fictifs, le ministre des Finances poursuit une même bataille : faire en sorte que chaque franc de l’État corresponde à une dépense justifiée. En toile de fond, l’assainissement du fichier solde, devenu un chantier permanent de sécurisation des finances publiques.

La traque change de visage, mais pas de cible. Depuis plusieurs années, le ministère des Finances (Minfi) multiplie les opérations destinées à réduire les fuites dans la dépense publique, notamment dans la masse salariale. Dernier épisode : 5 971 Agents publics invités à justifier leur situation administrative et leur résidence au Cameroun, sous peine de voir leur solde suspendue. À la clé, une économie annoncée de 22 milliards de FCFA par an.
Dans un communiqué signé le 15 septembre 2026, Louis Paul Motaze précise que les intéressés ont été identifiés après croisement des données relatives aux mouvements aux frontières. Ils disposent des mois de septembre et octobre pour produire notamment une copie de leur passeport, le motif de leur voyage et une attestation récente de présence effective au poste. 5 971 situations à clarifier, donc, et non, à ce stade, autant de Fonctionnaires fictifs. La procédure vise d’abord à établir la réalité de chaque situation avant toute suspension de solde.
594 728 à 923 307 enfants : l’alerte des allocations familiales
Avant cette nouvelle offensive, le Minfi avait ouvert un autre front : celui des allocations familiales. Entre juin 2024 et mars 2026, le nombre d’enfants déclarés par les Agents publics est passé de 594 728 à 923 307, soit une progression de 55 % en 21 mois.
Cette hausse ne signifie pas automatiquement fraude. Elle a cependant suffisamment interpellé le gestionnaire de la dépense publique pour justifier l’Opération d’audit des allocations familiales (Aalfa). Objectif : vérifier la fiabilité du fichier des ayants droit et s’assurer que les prestations correspondent à des situations régulièrement établies.
Créé par arrêté ministériel du 5 juillet 2024, le comité de pilotage de l’opération est placé sous la présidence du Ministre des Finances et associe notamment les administrations chargées de la Fonction publique, de la Défense, du Travail, de l’Administration territoriale, de la Sûreté nationale et de l’état civil. La méthode : croiser les fichiers plutôt que se contenter des déclarations administratives.
30,5 milliards d’économies par an
Cette politique d’assainissement ne date pourtant pas des allocations familiales. Elle s’inscrit dans le prolongement du comptage physique des Personnels de l’État engagé en 2018, destiné à nettoyer le fichier solde et à mettre fin aux paiements sans contrepartie effective.
Selon le Minfi, cette opération génère encore environ 30,5 milliards de FCFA d’économies par an. À cela s’ajoutent les gains liés à la sécurisation du fichier des ayants droit et des pensions d’invalidité, évalués à près de 12 milliards de FCFA par an.
Le contrôle du fichier solde s’est ainsi transformé en véritable instrument de maîtrise de la dépense publique.
14,5 milliards déjà récupérés
La traque des paiements irréguliers ne consiste plus seulement à empêcher les sorties indues d’argent. Elle vise aussi à récupérer les sommes déjà versées.
Au 28 janvier 2025, le Minfi faisait état de 14,5 milliards de FCFA récupérés sur des rémunérations indûment perçues par des Agents absents ou fictifs. Le montant ciblé était de 15,5 milliards, soit un taux de réalisation annoncé de 94 %.
Pour récupérer ces fonds, le Minfi avait notamment bloqué 3 360 comptes bancaires, au moyen d’avis à tiers détenteur adressés aux établissements de crédit. L’opération trouve son origine dans le recensement engagé en 2018, qui avait ciblé plus de 310 000 Travailleurs. En février 2019, le gouvernement avait déjà suspendu les salaires de 15 254 Agents soupçonnés d’être fictifs.
Aigles : le contrôle passe au numérique
La sécurisation de la solde s’appuie désormais sur le numérique. Avec Aigles, nouveau progiciel de gestion du Personnel et de la solde, l’administration veut renforcer la cohérence entre l’identité des Agents, leur carrière et leur rémunération.
En juin 2026, la Direction générale du Budget recensait ainsi 306 159 Agents publics en activité et 160 285 pensionnés. La masse salariale était évaluée à 151,2 milliards de FCFA en mars 2026, avant de passer à 147,9 milliards en avril, puis 146,6 milliards en mai.
Le passage d’Antilope à Aigles a également fait ressortir diverses anomalies : prépensions incongrues, éléments de solde perçus en double, cumuls incompatibles ou rémunérations ne correspondant pas au grade, à l’affectation ou au chapitre budgétaire. Un groupe de travail ministériel a été chargé de les identifier, de les supprimer et de recouvrer les montants indûment versés.
Payer juste
Des allocations familiales au contrôle des déplacements internationaux, en passant par le comptage physique, la sécurisation des ayants droit et la récupération des rémunérations indues, les opérations conduites sous l’égide du Minfi suivent une même logique : savoir à qui l’État paie, pourquoi il paie et si ce paiement reste justifié.
Les chiffres résument l’ampleur du chantier : +55 % d’enfants déclarés en 21 mois, 30,5 milliards de FCFA d’économies annuelles grâce au comptage physique, près de 12 milliards sur la sécurisation des ayants droit, 14,5 milliards récupérés sur les rémunérations indues et 5 971 Agents appelés à justifier leur situation.
Avec cette nouvelle opération, le contrôle du fichier solde entre dans une phase de croisement systématique des données administratives, bancaires et migratoires. Pour le ministère des Finances, l’enjeu est désormais de transformer l’assainissement de la dépense publique en mécanisme permanent : chaque franc économisé sur une dépense indue pouvant être réorienté vers une dépense effectivement due.
Benjamin Tasse




